JEAN SALEM ET LA CULTURE INTÉGRALE PAR MIGUEL URBANO RODRIGUES

06 avril 2015

Un livre d’entretiens de Jean Salem (« Résistances ») a été publié récemment. Un livre important et extrêmement beau, qui traduit, à un rythme hallucinant, une réflexion ininterrompue sur l’aventure humaine, la pensée, le quotidien, l’amour, l’idée de révolution, l’art, la diversité des cultures, la recherche d’un bonheur possible. La pensée de Jean Salem est une remarquable confirmation de la vitalité et de l’actualité du marxisme. Non pas d’un marxisme académique, mais d’un marxisme réfléchi par un savant qui est également un révolutionnaire.

Il y eut des hommes, dans l’Antiquité, qui ont conçu l’idée d’un État universel. Les premiers d’entre eux furent Darius de Perse et le Macédonien Alexandre.

Beaucoup plus nombreux furent ceux pour qui la tentation du savoir absolu fut un thème de méditation. Dans un livre important et extrêmement beau, qui mériterait d’être traduit dans beaucoup de langues, Jean Salem aborde ce thème entre beaucoup d’autres.

Il s’agit d’un livre étrange, fait d’entretiens, d’un livre qui résume une conversation de plusieurs journées menée avec Aymeric Monville.

Jean Salem y évoque sa propre vie, depuis sa petite enfance à Alger ; sa prime adolescence en Provence, où il fut élevé par deux vieilles dames, sa grand-mère et sa tante (alors que son père, Henri Alleg, avait été torturé, mis en prison et condamné pour avoir dirigé un journal favorable à l’indépendance de l’Algérie) ; son passage par Prague, puis par Ivanovo, en URSS ; son bref retour à Alger et, ensuite, à Paris, où le fit atterrir sa course fascinante à travers la vie et le monde.

Rousseau affirme, dans le préambule de ses Confessions, qu’avant lui personne ne s’était dévoilé aussi profondément, sans la moindre restriction.

Mais il exagère. Beaucoup se sont confiés très ouvertement. Et, parmi eux, deux siècles plus tard, Jean Salem, qui est un intellectuel fort différent de l’auteur du Contrat social.

Résistances fournit, à un rythme hallucinant, une réflexion ininterrompue sur l’aventure humaine, la pensée, le quotidien, l’amour, l’idée de révolution, l’art, la diversité des cultures, la recherche d’un bonheur possible.

Dans son dialogue avec Aymeric Monville, Salem se livre sans pudeur excessive. Les deux hommes peuvent aller jusqu’à polémiquer, même s’ils convergent de façon quasiment permanente. Aymeric est, lui aussi, philosophe et marxiste, et les thèmes qui sont abordés entrent donc en résonance avec son monde intérieur.

La pluie de citations, la référence à des dizaines d’auteurs classiques et non classiques (je loue cela, et j’en prends acte) est presque troublante. L’érudition est torrentielle ; le lecteur pourra même éprouver quelque difficulté à suivre Salem dans toutes ses transpositions. Car celui-ci peut passer d’Épicure à Alexandre ; de Lucrèce, Pétrone et Cicéron à des auteurs très proches de nous, comme Maupassant – un écrivain « sublime », selon lui – qui est présent dans Résistances comme une référence incontournable. La critique adressée à Georges Marchais peut nous renvoyer à Platon, etc.

Au sein des chapitres, très denses, qui sont consacrés à l’amour, Jean immerge le présent dans le passé, afin de peindre la relation amoureuse comme une contemporanéité en transition vers un imprévisible futur. Marié pendant plus d’un quart de siècle, puis séparé, il continue de poursuivre l’amour (et la félicité épicurienne) avec une ténacité peu commune.

Épicure, Démocrite et leur disciple romain Lucrèce n’ouvrent aucunement la porte à la dépravation. Bien au contraire. Mais ils déconseillent cette monogamie que le romantisme érige au rang de vertu suprême en amour. Afin d’obtenir la félicité, ils optent pour l’amitié amoureuse, et ils désapprouvent la passion, tout comme la dévolution de soi-même à une seule personne, à titre permanent, exclusif, toute la vie durant.

Pourquoi Salem a-t-il choisi la philosophie grecque ? Il l’explique. Il avait initialement pensé à Marx, mais que dire de novateur alors que 6 000 thèses avaient déjà porté sur l’auteur du Capital ?

C’est qu’à l’époque, dans l’université française, on tenait le communisme pour une vieillerie désuette. Alors Salem se consacra aux classiques. Il étudia le grec, le latin et, en outre, la langue de l’Égypte pharaonique. Et il prit la décision de consacrer sa thèse de doctorat aux matérialistes grecs, qui lui apparaissaient un peu comme des précurseurs du marxisme.

 

LE Sionisme. Marx À la Sorbonne

Petit-fils de juifs et fils de juifs communistes, par sa mère comme par son père, Salem, depuis sa jeunesse, fut de ceux que Trotski a appelés les « juifs-non-juifs ». Mais, comme c’est en France qu’il a passé son enfance et le début de son adolescence, sa grand-mère a pu lui montrer l’étoile jaune qu’elle avait été contrainte de porter à l’époque de Pétain. Ce ne fut guère facile de faire coexister la thématique sioniste avec la réalité de l’implantation de l’État d’Israël en Palestine. Elles sont belles les pages dans lesquelles il évoque l’évolution de sa position jusqu’à ce qu’il en vienne à condamner résolument l’engrenage qui préside aujourd’hui à cette société monstrueuse, théocratique et néofasciste.

Certains des chapitres les plus intéressants de Résistances sont ceux dans lesquels Salem, dans son dialogue avec Aymeric Monville, évoque le défi victorieux qu’a constitué la création du Séminaire « Marx au XXIe siècle », dans l’enceinte de la Sorbonne.

Quand l’idée a surgi, la plupart de ses camarades et amis avaient conclu que le projet ne pourrait pas tenir sur ses jambes.

C’était, en effet, un énorme défi que de prétendre faire renaître, au tournant du siècle, un intérêt pour le marxisme dans un pays où la grande majorité des anciens intellectuels communistes, après avoir fait la culbute dans l’opportunisme, avaient évolué vers une adhésion plus ou moins explicite au capitalisme.

Jean Salem a affronté cela. Et il a gagné. Le Séminaire, hebdomadaire, où lui-même tient le rôle d’organisateur et de modérateur, a atteint un prestige inattendu. 150 à 200 personnes assistent à chaque séance, et 30 000 autres, approximativement, le suivent par Internet. S’y sont déjà succédé des théoriciens marxistes de tendances très diverses, presque incompatibles parfois. Parmi eux, Domenico Losurdo, Rémy Herrera, David Harvey, Slavoj Zizek, Alain Badiou, Michael Löwy, Samir Amin, Enrique Dussel, André Tosel, Annie Lacroix-Riz, et un géant aujourd’hui disparu : Georges Labica.

 

LA DÉSERTION DE LA « GAUCHE », LA FIN DE L’URSS ET L’IDÉAL COMMUNISTE

La Partie IV, est consacrée à la politique et à l’idéologie. Et elle est plus polémique du fait que Salem y réfléchit sur la désertion de la gauche, ou plutôt de ce qu’en France on appelle la « gauche ». Le philosophe marxiste y flétrit le Parti socialiste français. Mais il n’épargne pas le PCF : il critique sévèrement la cavalcade (à droite toute) qu’a effectuée ce dernier, à dater de la direction de Georges Marchais. Le renoncement aux principes et aux valeurs s’accentua de façon dramatique après la fin de l’URSS. Et, avec Robert Hue, l’antisoviétisme conduisit le Parti dans les bras de la social-démocratie.

Aussi, Salem ne tient-il pas le PCF pour un parti révolutionnaire. Après un douloureux débat intérieur, il s’est éloigné du militantisme. Il n’a pas repris sa carte du Parti, mais n’a pas rompu officiellement. Comme le disait Geoges Labica, il a pris de la distance afin de rester communiste.

Ce fut sans surprise, mais non sans un sentiment de répulsion que, pendant les années de plomb, il constata la transformation de ses ex-camarades en collaborateurs d’un système qu’ils avaient naguère condamné. Afin de tenter de justifier leur métamorphose, ceux-ci invoquaient volontiers la révolution technique et scientifique qui avait modifié le monde. Ce furent, paradoxalement, ceux qui, à l’époque de leur engagement militant, s’étaient le plus mis en évidence par leur sectarisme exacerbé, qui en venaient, après une transition-éclair, à diaboliser l’URSS et le communisme.

« Tous ceux-là – dit-il à Aymeric – dans les meetings du Parti, comme des scouts robotisés, ils avaient crié à tue-tête : “Vive l’Union so-vié-tique !”. En levant bien haut le poing, et en surveillant du coin de l’œil si le voisin en faisait autant, et avec autant d’enthousiasme ».

On ne manquera pas de trouver dans Résistances un chapitre sur le « stalinisme ». Salem ne rejoint pas Losurdo dans son oubli du négatif, mais il n’accepte pas les thèses des historiens anticommunistes qui présentent Staline comme un monstre, thèses qui sont inséparables de la diabolisation de l’Union soviétique. Il cite, en outre, des éloges aujourd’hui désappris de Churchill à Staline, des propos tenus en pleine période de guerre froide. Comme ceux-ci, par exemple, qui furent prononcés devant la Chambre des Communes, le 21 décembre 1959 : « C’était une personne extraordinaire qui nous impressionnait beaucoup… Il possédait un sens aigu de l’humour et du sarcasme, et la capacité de connaître exactement nos pensées… Il possédait une profonde sagesse, réfléchie et logique, dépourvue de toute panique ».

Dans les annexes par lesquelles se clôt Résistances, Jean Salem publie le discours qu’il prononça lors des funérailles de son père, le 29 juillet 2013.

J’ai lu ce texte avec une profonde émotion, car, pour moi, Henri Alleg n’a pas été seulement un camarade et un merveilleux ami. Je l’ai déjà affirmé et je le répète : de tous les révolutionnaires que j’ai pu connaître, c’était celui qui approchait le plus de la perfection humaine, du mythique homme nouveau que Marx et Lénine ont imaginé.

Je transcris ci-après le dernier paragraphe de l’adieu de Salem à ce père qui aura toujours conservé sa conviction selon laquelle le capitalisme, provisoirement triomphant, finira bien par être rayé de la surface de la Terre. « C’est fort de telles idées, qui étaient selon lui frappées au coin de l’évidence, que notre père souhaitait ardemment voir l’idée communiste continuer de s’incarner dans une doctrine de combat et dans une organisation soudée, cohérente. C’est fort de telles idées qu’il aura donc, jusqu’à sa fin, réussi à rester fidèle à son idéal, à ses rêves de jeunesse, ainsi qu’à tous les combats que, tous et toutes, nous avons souhaité honorer aujourd’hui. À tous ces combats que, dans un monde où les nuages n’en finissent plus de s’amonceler, nous ne manquerons pas de continuer, à notre mesure, – nous aussi. »

Jean Salem, je l’identifie comme un grand humaniste révolutionnaire – une espèce en voie d’extinction –, comme un des rares intellectuels de notre temps qui, à travers un combat intérieur permanent, parcourt le chemin de la vie, ainsi que l’avait fait son père, en se rapprochant de l’inaccessible homme nouveau.

* Jean Salem, Résistances. Entretiens avec Aymeric Monville, Paris, Éditions Delga, 2015

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Vila Nova de Gaia, 26 mars 2015

EspagneTexte en espagnol « Jean Salem y la cultura integral »

PortugalTexte en portugais « Jean Salem et a cultura integral »

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